Le Guide du Vin, Phaneuf 2001
Les Éditions de l’Homme
510 pages

Chronique, pages 326-327
Le vin venu du froid 1986
C’était en 1986. Naturellement, mon premier reportage publié dans L’actualité était consacré à la naissance du vin québécois. Ce qui avait alors l’allure d’une folie menant tout droit à la faillite s’est finalement avéré une belle réussite. Certes, il n’y a pas et il n’y aura probablement jamais de grands vins chez nous. Sauf qu’à force d’ambition et de travail, des vignerons ont gagné leur pari.
Ce texte raconte la genèse du vin québécois et rappelle le long chemin parcouru.

La plus grande fête du vin québécois eut lieu en 1979. Par un samedi ensoleillé d’automne, des centaines d’amateurs se rendirent en procession à Saint-Bernard-de-Lacolle assister aux premières vendanges québécoises. C’est là, près de la frontière américaine, qu’un Français du nom de Michel Croix avait eu la témérité de planter un petit vignoble qui devait donner le premier vin authentiquement de chez nous. L’événement fut souligné avec éclat dans les médias. Michel Croix invitait le public à ses vendanges et à un repas sous la tente. Ce banquet gargantuesque, euphorique, teinté d’une goutte de nationalisme, n’avait rien à envier aux grandes fêtes bachiques européennes. Un millier de supporters  burent, mangèrent, chantèrent jusqu’au petit matin, célébrant la naissance du « premier vin québécois ».

Malheureusement cette fête fut sans lendemain. Durant les longs mois d’hiver qui suivirent, des gels successifs eurent vite fait de dévaster les chétives vignes de Saint-Bernard et de refroidir les belles espérances. Les hivers suivants furent tout aussi implacables avec le résultat que le vignoble de Michel Croix disparut dans la gelée et le blizzard.

L’histoire du vin au Québec est une série d’échecs : la triste aventure du Français Croix n’était que la répétition de ce que d’autres avaient connu avant lui pendant les trois siècles précédents.

Le climat : voilà le seul vrai responsable de ces tristes insuccès. Malgré une position géographique avantageuse – Montréal est à la même latitude que Bordeaux -, le Québec devient une gigantesque glacière en décembre et les cépages de qualité ont bien peu de chances de survivre.

On pourrait alors penser que la vigne au Québec relève de la plus pure utopie. Il n’en est rien. Depuis cinq ans, la viticulture québécoise connaît un essor sans précédent. Non seulement les ceps n’ont jamais été aussi nombreux – plus de 130 000 en 1985 -, mais ils produisent maintenant des vins tout à fait respectables, comparables aux vins de table français et italiens. Bien sûr, on en est encore au stade embryonnaire, les quantités sont aussi lilliputiennes que la surface des cultures : le vignoble québécois compte moins de 50 hectares. À elle seule, l’appellation Saint-Émilion s’étend sur plus de 5 000 ! Mais nos viticulteurs sont bien décidés à prendre les bouchées doubles. Objectif : produire du vin québécois de qualité et en quantité suffisante pour rendre l’opération rentable. Le plus important vignoble – celui de l’Orpailleur à Dunham – prévoit produire 40 000 bouteilles en 1986. Bon début pour un cru qui n’existait pas il y a cinq ans…

Au dernier recensement, le vignoble québécois avait quadruplé sa superficie à 200 hectares. Aujourd’hui, 35 vignobles produisent environ 300 000 bouteilles par année. La « Côte d’Or » de la viticulture québécoise est évidemment la région de Dunham avec 11 domaines assurant 50% de toute la production.

Nos hivers froids et nos étés courts ne feraient-ils donc plus obstacle ? Pas nécessairement, car la culture de la vigne est une des entreprises les plus hasardeuses qui soient : quelques jours de gel suffisent pour détruire un vignoble. Mais ce péril ne guette pas seulement les Québécois. Partout au monde, les vignerons demeurent prisonniers du climat. Les producteurs de Chablis et de Champagne le savent bien : en janvier 1985, des milliers de ceps on gelé à mort au cours d’une vague de froid.

Mais ce qui arrive une fois tous les 30 ans en France se répète chaque année au Québec. Il a donc fallu trouver des solutions locales. La principale est de planter des variétés à maturation précoce, suffisamment rustiques pour résister aux rigueurs de l’hiver. Dans la plupart des pays viticoles, on utilise des vignes de l’espèce vinifera qui donne tous les cépages « nobles » : cabernet, sauvignon, chardonnay, riesling, pinot noir. Or, les vinifera sont les plus fragiles et ne supportent pas nos hivers. Les viticulteurs d’ici doivent donc recourir à des hybrides résultant du croisement de vinifera européens et de vignes américaines labrusca ou riparia au goût beaucoup plus « rustique ». Cette technique produit un cep résistant qui donne des vins de qualité. Mais hélas ! Qu’il s’agisse de Maréchal Foch, de Seyval, de De Chaunac, impossible d’obtenir des crus aussi fins qu’avec l’utilisation des vinifera.

Si la vigne réussit à mûrir chez nous, c’est grâce au microclimat très favorable du sud du Québec. Sur les coteaux de Dunham, l’été est un peu plus long qu’ailleurs. C’est là qu’a été créé le domaine de l’Orpailleur. Ce beau vignoble appartient à trois compères bien décidés à prouver la viabilité de la vigne et du vin au Québec : Hervé Durant, viticulteur du sud de la France, Frank Furtado, producteur de spectacles, et Charles-Henri de Coussergues, œnologue nîmois maintenant installé définitivement au Québec.

Après quatres ans et un investissement frisant le quart de million de dollars, le vignoble de l’Orpailleur s’étend aujourd’hui sur 10 hectares couverts de 45 000 pieds de Seyval, un hybride de qualité donnant un vin blanc sec et fuité, simple mais franc de goût, équilibré et parfumé, à la manière de certain vins d’Alsace. « Ce n’est pas que nous ayons voulu nécessairement produire du blancs, dit De Coussergues, mais le Seyval est le cépage qui a donné jusqu’ici les meilleurs résultats. » Pour que la qualité soit à la hauteur des buts fixés, on n’a pas lésiné sur l’outillage. Le cuvier de l’Orpailleur abrite un équipement moderne : pressoir horizontal venu de France et rutilantes cuves en inox.

Le danger est évidemment que les producteurs ne soient pas tous animés par le même désir de qualité. Il suffirait que certains présentent des produits douteux pour que tous nos vins deviennent immédiatement de la piquette aux yeux du public. C’est ce cauchemar qu’ont vécu les producteurs de cidre il y a quelques années.

L’autre problème, c’est le prix. Ils ne sont pas donnés ! L’automne dernier, la Vitacée a vendu son vin nouveau 7 $ la bouteille tandis qu’à l’Orpailleur, la récolte 1985 coûtait 7,80 $. Au domaine des Côtes d’Ardoise, les prix ont été allègrement fixés entre 9,25 $ et 14 $, de quoi décourager bien des amateurs.

De nos jours, ces prix font évidemment sourire, mais il faut se souvenir que pour 10 ou 12 $, on achetait à ce moment là des vins d’Alsace et de Loire de très bonne qualité.

Chose certaine, la Route du vin québécois existe maintenant. Plus besoin de se rendre en France, en Italie ou en Californie pour sillonner les vignobles. Bien sûr, il ne faut pas espérer trouver sur son chemin du Château Margaux et du Montrachet. Le vin québécois, c’est avant tout le plaisir de boire du vin simple produit chez nous.

La situation en l’an 2000
L’Orpailleur demeure le leader ; le vignoble s’étend maintenant sur 12 hectares et produit annuellement 75 000 bouteilles.

Même si le seyval est encore la principale variété plantée – 65 % de tout le vignoble québécois -, on fonde beaucoup d’espoir sur le gesenheim, un cépage résistant et précoce pouvant donner des vins plus aromatiques. Les vignerons québécois manifestent aussi beaucoup d’intérêt pour les croisements développés au Minnesota par le chercheur Elmer Swanson. Le vignoble québécois est encore jeune et, de tous temps, la viticulture a montré qu’elle était œuvre de patience.

Même si le blanc de l’Orpailleur demeure le cheval de bataille du domaine, le viticulteur Charles-Henri de Coussergues et ses partenaires ont mis au point d’autres bonnes choses au cours de route. L’Apéridor, par exemple : un délicieux vin apéritif auquel l’ajout d’eau-de-vie apporte des tonalités aromatiques très originales. Mais, surtout, il faut goûter sur place un produit remarquable appelé La part des anges, une sorte de vin rancio vieilli pendant six ans en fût de chêne et concentré par une évaporation naturelle de 25%, d’où le nom. Une petite gâterie vendue uniquement en flacon de 200 m. (12$).

Dernière création de l’Orpailleur, la Vendange de glace, version québécoise du fameux Icewine, qui depuis 10 ans fait la gloire des vignerons du Niagara. L’astuce consiste ici à mettre à profit la froidure hivernale pour éliminer une bonne partie de l’eau du raisin. Le résultat est une sorte de sirop doux et concentré dont l’intensité aromatique et la richesse ont quelque chose d’étonnant.

La production de vins doux semble d’ailleurs une avenue prometteuse pour la viticulture québécoise. D’autres producteurs s’y adonnent avec un égal succès. C’est le cas de Victor Dietrich, un vigneron d’origine alsacienne installé à Iberville. Fidèle à ses origines, il joue la carte des fruits et des arômes, tout en laissant dans ses vins quelques grammes de sucre naturel afin de gommer leur acidité. Rustique, mais sympathique. Son morceau de bravoure est sa Sélection Impériale, un vin de glace élaboré avec des raisins cueillis par – 10°C et vendu en demi-bouteille de 375 ml au prix de … 45 $. On est loin du Québérac !!!

À la SAQ
Pour l’heure, seulement deux vins québécois sont vendus aux rayons des spécialités de la SAQ : Orpailleur 1999 (S-704221 : 13.55 $) et La Réserve du Vignerons 1998 du Vignoble Dietrich-Joss (S-851444 : 14 $). Par ailleurs, on peut se procurer plusieurs autres vins de chez nous dans les nombreux marchés publics du Québec où ils sont enfin droit de cité. Autre solution, rendre visite aux vignerons.

Quelques adresses
Les vignerons du Québec misent sur l’agrotourisme pour faire connaître leurs produits. Tous accueillent les visiteurs pendant l’été et pendant les vendanges. Certains, comme l’Orpailleur, offrent même une table champêtre ; les réservations sont recommandées.

L’Orpailleur : 1086, route 202, Dunham Tél : (450) 295-2763
Vignoble Dietrich-Jooss : 407, Grande-Ligne, Iberville Tél : (450) 347-6857
Vignoble Les Arpents de neige : 4042, rue Principale, Dunham Tél : (450) 295-3383
Vignoble Morou : 238R, route 221, Napierville Tél : (450) 245-7569
Le Cep d’Argent : 1257, chemin de la Rivière, Magog Tél : (819) 864-4441
Le Vignoble le Marathonien : 318, route 202, Havelock Tél : (450) 826-0522
           
www.vignerons-du-quebec.com