BÉRUBÉ, Stéphanie. « Vendanges de Noël »,
La Presse (Montréal), 27 décembre 1999, p. A4.
Vendanges de Noël
par Stéphanie Bérubé
collaboration spéciale
Charles-Henri de Coussergues ne craignait pas le froid : il l’attendait
avec impatience. Huit degrés sous le point de congélation, voilà tout
ce qu’il fallait pour faire son bonheur. Et cette semaine, comme un cadeau
de Noël inespéré, le froid est arrivé.
M. de Coussergues est l’un des quatre propriétaires du vignoble
l’Orpailleur. Alors que les gens attendent en file à l’extérieur
des succursales de la SAQ pour acheter à la dernière minute le
vin du réveillon, M. de Coussergues fait du vin, du vin de glace. Pour
la troisième année, le vignoble de Dunham fabriquera sa version
de ce vin très sucré fait avec des raisins qui ont gelé à même
la vigne. Mardi soir, comme tous les soirs depuis le milieu de l’automne,
le vigneron écoutait les prévisions météorologiques.
On annonçait une baisse de température. Il faut -8 degrés
Celsius pour pouvoir récolter les raisins glacés. L’année
dernière, il avait fallu attendre jusqu’en janvier pour faire cette
vendange nordique.
Mercredi matin M. de Coussergues téléphonait à toute son équipe
: son vœu de Noël avait été exaucé, l’heure
de la cueillette avait sonné. On a donc passé toute la journée
dans les vignes qui, dénudées de leurs feuilles, ressemblaient
plutôt à des petits arbustes morts. En plus, avec le vent qui sifflait
dans cette plaine, on se serait franchement cru au milieu d’une steppe
sibérienne. Ni odeur de raisin, ni atmosphère joyeuse typique aux
vendanges automnales.
«
Quand on va le boire au mois de mai, on ne pensera plus au froid! » s’exclame
Marc Grau, vinificateur. Jeudi, M. Grau pressait les raisins récoltés
la veille. Le fruit étant gelé, on extrait un liquide très
liquoreux au goût « de miel, d’abricot et de fruits de la passion »,
comme le décrit Marc Grau. Une fois cette opération terminée,
on laisse le précieux jus fermenter durant plus de deux mois. Un vin blanc
ordinaire ne prend qu’une dizaine de jours à fermenter. Ce qui ralentit
autant le processus dans le cas du vin de glace, c’est le sucre. « Les
levures qui font fermenter le vin se retrouvent dans un taux de sucre très
important », explique M. Grau.
De plus, cette année fut excellente pour le vin québécois
: l’été chaud et sec a fait le bonheur des viticulteurs qui
récoltent les raisins plus petits, mais plus concentrés. Les raisins
qui étaient toujours sur les vignes au début de la semaine étaient
déshydratés; ils avaient perdu 80 % de leur taille initiale. Voilà pourquoi
il est si précieux, ce nectar. Ajoutons à cela que seulement quelques
plants des 15 hectares de vignes de l’Orpailleur sont consacrés à cette
récolte hivernale. Ce qui fait du vin de glace un produit complémentaire
pour les vignobles québécois contrairement à ceux de l’Ontario
qui en ont fait une spécialité.
«
L’Autriche et l’Allemagne en font depuis longtemps; mais c’est
vraiment l’Ontario qui a fait connaître le vin de glace »,
explique Charles-Henri de Coussergues. Si lui a décidé de s’y
mettre, c’est plutôt par satisfaction professionnelle et pour gâter
ses clients connaisseurs avec ce vin haut de gamme.
De 500 à 1000 petites bouteilles de 2000 de cette « Vendange de
glace » 1999 seront mises en marché au mois d’août de
l’an 2000; chacune coûtera 27 $. Et pour se le procurer, rien ne
servira de faire la file à la SAQ. Le vin de glace de l’Orpailleur
ne sera disponible que sur place, une fois l’automne revenu.